TINDERSTICKS – The Something Rain

 

C’était le mois d’octobre et l’automne le plus morne depuis des lustres s’amusait à maculer la ville d’une pluie grasse et poisseuse. Je venais d’emménager dans un petit appartement à l’est de la capitale. Mon matelas posé dans un coin, l’ordi sur le sol, je vivais recroquevillée au milieu de mes cartons encore scellés par du gaffer.

C’était un soir où je n’étais pas vraiment dans mon assiette sans trop savoir pourquoi. Sûrement une rechute de rhume. Bordel pas encore me dis-je. La fièvre m’embrumait l’esprit. Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire de mes livres, étant donné que j’avais balancé tous mes meubles avant le déménagement, ayant voulu jouer les beatniks sans attaches pendant l’été. Je me retrouvais avec des caisses entières de bouquins sans pouvoir les ranger, et j’étais sidérée par l’étendue de ma connerie. Le seul mobilier que je possédais était cette vieille chaise en bois que j’avais récupérée chez ma grand-mère, dont je n’arrivais pas à me séparer.

Un ami m’avait envoyé un soir le lien d’un morceau des Tindersticks que je m’étais mise à écouter en boucle depuis. Assise sur mon lit le nez collé devant l’écran, je buvais les paroles de Stuart Staples, comme le chant d’une complainte lancinante qui m’habitait et m’obsédait. Je me demandais comment j’avais pu passer à côté de ce groupe pendant tout ce temps. Cela faisait vingt ans qu’ils existaient et ils faisaient partie de ces formations que j’avais entendues sans vraiment les écouter. Je reconnaissais pourtant cette voix si particulière, ce timbre chaud, rassurant et inquiétant à la fois. Une voix que l’on aimerait entendre surgir du fond d’un bar un soir d’octobre sous la pluie. Une voix qui me dirait «Hey, enfuis toi avec moi ». Je t’aurais suivi n’importe où.

La réalité était risiblement différente. J’étais coincée dans un boulot mal payé, où mes questions existentielles devaient se résumer à déterminer si l’icône imprimante serait mieux en bleu parme ou en gris taupe. Me restaient en consolation The Something Rain, dernier album des Tindersticks sorti début 2012, et la voix de Stuart Staples, dandy vieillissant et magnifique. L’intro de l’album, prose de dix minutes contée par Dave Boulter, claviériste et percussionniste du groupe, ouvrait le bal avec cette histoire d’amour contrariée, non sans dérision, où le narrateur se rendait compte que la femme de sa vie possédait en fait un appareil trois pièces entre les cuisses. Les bases étaient posées. C’était entre l’humour et le spleen que devait se poursuivre l’album. Histoire de nous rappeler qu’il faudrait vraiment être trop sot pour se prendre sans arrêt au sérieux, dans ce foutu monde où on ne nous a pas laissé grand chose, si ce n ‘est la possibilité d’être amoureux comme des cons.  De l’amour et de son incompréhensible absurdité justement, il en était question. Dès le deuxième titre, Show Me Everything, sans doute un de leurs meilleurs à ce jour, Staples reprenait le chant, en nous enveloppant de sa voix charnelle. En vingt ans d’existence, neuf albums, et quatre collaborations avec la cinéaste Claire Denis, les Tindersticks ne devaient certes pas révolutionner la musique, mais réchauffer nos égos endoloris de leur humbles compositions c’était déjà bien.

Je me rendais bien compte qu’il était déjà trop tard pour écrire un article sur eux. L’album était sorti en février et Télérama s’était déjà chargé d’écrire un papier dessus. Avec une tournée mondiale et un passage à La Cigale pour le festival des Inrocks en novembre, les Tindersticks n’avaient décidément pas besoin de moi pour assurer leur promo. Et pourtant je ne pouvais me résoudre à écrire sur autre chose. C’est donc ce soir là, la tête vaguement imbibée d’alcool et de fièvre, que je commençais à écrire tout ce qui me traversait l’esprit, pour finir jusque tard dans la nuit.

Le lendemain je me réveillais, rien n’avait changé. Mon appartement était toujours vide de meubles et cerné par les cartons, mais dehors il faisait beau. Ma fièvre était tombée. J’écoutais Stuart Staples me murmurer « If I could just hold you », nous étions une semaine avant le passage à l’heure d’hiver.

 

 

Partager
Categorized: CHRONIQUES , Indie , Pop , Rock
Tagged: , , ,

This Post Has 0 Comments

Leave A Reply