Savages – Silence Yourself

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Tâche ardue que celle de vous parler du groupe que tout le monde va s’arracher en moins de temps qu’il ne faut pour prononcer son nom. Savages. La machine est lancée. C’est un train à grande vitesse dans lequel il faut sauter alors qu’il est déjà en marche, sous peine de manquer un tournant important de l’histoire du rock. Je n’ai pas l’intention de peser mes mots ici. Cela fait à peu près une quinzaine d’années que l’on n’a pas eu affaire à un groupe entièrement féminin doté d’une telle intensité, puisant sa force au fin fond de ses simples tripes, assumant pleinement sa noirceur et sa violence, non comme l’expression d’une ardeur négative, mais comme un souffle de rébellion salutaire.

Des années 2000 et de l’hypersexualisation de la femme  (je ne pensais pas un jour dire ça, mais internet et Youporn ça n’a pas que des avantages) les années 2010 semblent vouloir s’en éloigner (je l’espère en tout cas). Plus d’une décennie qu’on attendait patiemment les nouvelles Kim Gordon ou PJ Harvey. Même si les années 2000 – ne fustigeons pas cette décennie non plus – ont eu droit à quelques artistes faisant de la résistance, telles Peaches, Fiona Apple, Erykah Badu, …, toutes dans des genres bien distincts, ces dames étaient tout de même déjà en place depuis la fin des années 90 et n’avaient pas vraiment eu d’alter ego depuis. Plus de vingt ans qu’on attendait la relève de The Slits et de leur copines des Riot Grrrl. Plus de trente ans qu’on guettait la résurrection des groupes de post-punk féminins comme Siouxie, Delta 5, ou encore Bush Tetras.

A dire vrai personne ne s’attendait à ça. Pendant que le patriarcat reprenait du poil de la bête durant la décennie passée, et ce dans tous les domaines, a fortiori culturel et musical,  le deuxième sexe se faisait timide, ou soumis à l’imago fantasmé, à la limite de la caricature. Mais nous sommes en 2013, et il semblerait que certaines nanas aient décidé de remonter les manches et de cogner un bon coup sur la table.Tout droit venues de Londres, elles n’existent que depuis 2011, et ont joué leur premier concert début 2012.  Certaines avaient un background musical déjà bien établi, notamment la chanteuse Jehnny Beth, aka la française Camille Berthomier, qui officiait au sein du groupe John & Jehn. Jehnny Beth donc, silhouette frêle, cheveux courts, véritable Ian Curtis au féminin (que l’on me pardonne cette abondance de références, il m’est difficile d’en parler sans invoquer toute la puissance qui s’en dégage), portant le groupe de sa remarquable voix, soutenue par un rock aux arpèges bruts, sombres, et rassurants. Rassurants parce que libérateurs.

 

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L’album s’ouvre sur le single « Shut Up » et c’est déjà d’entrée de jeu une énorme claque musicale, et un pied de nez à toute cette dominance burnée du monde du rock. L’album s’enchaîne sans faux pas, sans une once d’essoufflement. Jehnny Beth, avec une prodigieuse énergie, nous conte des histoires de femmes embrassant comme des hommes, le désir n’étant plus l’apanage du chromosome Y, comme dans le morceau « She Will », premier single sorti, où elle suggère à un quelconque soupirant de considérer plus sérieusement cette maîtresse libérée « She will fuck other men (…) You’ve got to get used to it, And give your heart a little kick ! » . On ne peut éluder la comparaison d’avec Beth Gibbons, qui chantait « So don’t you stop being a man, Just take a little look from outside when you can ». Plus loin le morceau « Husbands » fait référence aux nombreux amants hantant le lit de la jeune femme, ne désirant pas les garder passée l’aube « God I wanna get rid of it » . Comme si elle résumait en quelques phrases le fait d’être femme au 21eme siècle, la complexité des nouveaux rapports amoureux, dus à cette invitation constante à la surconsommation.

Savages est un groupe de femmes d’une nouvelle génération. Elles ne font pas ce qu’on appelle vulgairement de la « musique de meuf », elles font de la musique, de la sacrée bonne musique, point barre. A l’heure où certaines ont résumé le féminisme au fait de montrer ses nibards, pour au final en donner une version atrophiée, les Savages ne s’en préoccupent pas. Elles font le rock, elles sont le rock.

Peut importe ce que leur réserve l’avenir. Peut être que dans un an le groupe sera déjà obsolète après avoir été surmédiatisé, sucé jusqu’à la moelle par ce 21e siècle trop pressé. Ou peut être que nous assistons bel et bien à la naissance d’un pur phénomène musical. Comme ont pu le faire ceux qui ont assisté aux premiers concerts de toute la scène coldwave fin 70/début 80. Leur album Silence Yourself est tellement attendu qu’il a déjà leaké de partout (vous pouvez l’entendre en intégralité sur le site du groupe), alors qu’il ne sort que le 6 mai en Europe, signé chez le prestigieux label Matador.

Nous attendons, nous sommes prêts. Qu’en est-il du reste du monde ?

// Elles seront en concert le 6 juin à la Maroquinerie. Dépêchez vous de prendre vos places.  Ce pourrait bien être le concert que vous regretteriez d’avoir loupé toute votre vie.

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